Jean de la Croix : la nuit obscure. 

Nous retenons ici de ce poème la traduction du R.P. Cyprien pour laquelle Paul Valery ne tarit pas d'éloges. Le poème est rempli d'images incompréhensibles à celui qui n'est pas aguerri aux réalités de la vie spirituelle. Il prend une autre vie encore lorsqu'on lit le commentaire de Jean de la Croix lui même.

Cantique de l'ame ou elle chante l'heureuse aventure qu'elle a eu de passer par la nuit de la foi, en nudité et purgation à l'union de son bien aimé.

A l'ombre d'une obscure nuit,
d'angoisseux amour embrasée,
ô l'heureux sort qui me conduit,
je sortis sans être avisée,
le calme tenant à propos
ma maison en un doux repos.

A l'obscur, mais hors de danger,
par une échelle fort secrète,
couverte d'un voile étranger,
je me dérobais en cachette,
(Heureux sort! quand tout à propos
ma maison était en repos.

En secret, sous le manteau noir
de la nuit, sans être aperçue,
ou que je puisse apercevoir
aucun des objets de la vue,
n'ayant ni guide, ni lueur,
que la lampe ardente de mon cœur.

Ce flambeau luisant me guidait,
plus sur que la torche allumée
du plein midi, où m'attendait
celui que j'avais en pensée,
là où nul vivant sous les cieux
ne se présentait à mes yeux.

O nuit qui me conduit à point!
Nuit plus aimable que l'aurore!
Nuit heureuse qui a conjoint l'aimé à
l'aimée mais encore
celle que l'amour a formé,
et en son amant transformé.

Dans mon sein parsemé de fleurs,
qu'entier soigneuse je lui garde,
il s'endort et pour ses faveurs,
d'un chaste accueil je le mignarde,
lors que l'éventail ondoyant
d'un cèdre le voit festoyant.

L'Aurore par ses doux zéphyrs,
ayant épars sa chevelure,
mit sa main pleine de saphirs
sur mon col flattant ma blessure,
lors sa douceur tint en suspens
l'entier usage de mes sens.

Je me tins coi, et m'oubliais,
penchant sur mon ami ma face,
tout cessa, je m'abandonnai,
remettant mes soins a sa grâce ;
comme étant tous ensevelis
dans le beau parterre des lys.